(cc) François Proulx

Médecine personnalisée

—LIEN VERS LE CONGRÈS DE 2015 SUR LE THÈME

Médecine personnalisée: la médecine des 4 « P »

L’innovation scientifique issue de la génomique, surtout depuis l’achèvement du projet « Génome humain » en 2003, est promise à révolutionner la science biomédicale. La médecine personnalisée, ou l’idée de soins différenciés parce que mieux adaptés aux particularités individuelles génotypiques, est source de grands espoirs médicaux. On y voit par exemple l’occasion d’une compréhension accrue de l’interaction entre gènes et facteurs externes ou environnementaux, d’une mutation de la médecine vers des approches plus prédictives et préventives, davantage personnalisées et axées sur des approches participatives (« 4P »), etc. Le développement de la pharmacogénomique est aussi le site d’enthousiasmes scientifiques importants. Avec l’observation croissante de sous-groupes de personnes possédant des susceptibilités physiologiques à certaines molécules, l’usage des médicaments est appelé à se raffiner, favorisant ainsi le passage des médicaments à large spectre (bluckbusters) vers le recours à des traitements pharmaceutiques plus ciblés et plus efficaces. On pourrait aussi en attendre une réduction des effets adverses des médicaments, notamment à travers le développement de biomarqueurs ou de pré-tests qui sont autant d’outils destinés à éclairer les décisions d’ordre thérapeutique.

 

Médecine personnalisée et enjeux « extrabiologiques »:  Droit, philosophie, éthique, sciences humaines, économique, politique, etc.

Les disciplines et les acteurs divers se positionnent différemment autour de la médecine personnalisée. L’idée d’égalité en droit des humains, si chère au droit moderne et aux philosophies occidentales de l’heure, s’est historiquement construite contre diverses opérations d’étiquetage et de hiérarchisation des différences biologiques. Le séquençage du génome humain, le développement de nouvelles technologies telles que les puces à « ADN », les tests génétiques et interventions sur le génome humain génèrent donc quantité d’inquiétudes éthiques et juridiques. Divers projets de législation et de protocole sont ainsi imaginés afin de protéger la personne et ses droits contre cet espoir médical qui, sous cet angle disciplinaire différent, se fait aussi «menace ». Dans la foulée des craintes de type humaniste, des anthropologues y voient même la montée d’une idéologie « d’homme-machine et du médecin-mécanicien » (Gilles BIBEAU, « Entre génomythe et géno-destin. Les défis de la nouvelle médecine prédictive », Argument. Politique, société, histoire, vol. 6, no. 2, Printemps-été 2004, p. 2). Simultanément, la dimension  « participative » de la médecine personnalisée s’inscrit harmonieusement dans la vaste mouvance, en sciences humaines, de l’autorité professionnelle de type « contractuel » : de la psychologie au travail social en passant par les sciences de l’éducation, on assiste à l’éloge d’un modèle d’intervention professionnelle nouveau, regardé comme plus efficient et plus efficace parce que « participatif » —ou « collaboratif », « contractuel », «inducteur d’autonomie partagée » ou « d’empowerment », etc.— et donc producteur d’adhésion clinique aux objectifs d’intervention.

Ex: Article Droit Inc.

 

MÉDECINE PERSONNALISÉE ET INTERDISCIPLINARITÉ

L’innovation scientifique qu’est la médecine personnalisée intéresse une multitude de disciplines, d’expertises et de pratiques professionnelles. Des décisions éclairées en la matière appellent des perspectives globales et de véritables états généraux du savoir: là résidait la vertu attendue du congrès de 2015  qui, le premier, a fait officiellement également place aux enjeux interdisciplinaires d’une approche personnalisée des soins de santé et de son impact potentiel sur l’ensemble de la chaîne des médicaments. En grande première, ce congrès a pour la première fois réunit un ensembles d’autorités facultaires (médecine, droit, pharmacie, sciences humaines) et professionnelles (Collège des médecins, Ordre des Pharmaciens, Barreaux québécois et canadien) dans un forum où les différents discours savants avaient un même droit de parole.

Cette révolution paradigmatique qu’est la médecine personnalisée ne peut pas être réduite à la seule dimension que comprennent facilement les médecins et autres experts de la biomédecine, soit à la médecine génique, à  la pharmacogénomique,  aux génothérapies, à la connaissance des biomarqueurs, etc.  À chaque fois qu’on réduit le dialogue aux seuls interlocuteurs du milieu biomédical occidental, même si ces derniers sont les plus intelligents et les mieux intentionnés du monde, les représentations de la médecine personnalisée se réduisent dramatiquement pour se rapprocher toujours davantage des formes usuelles et préférées par ce milieu : celles des instruments curatifs du corps comme machine biologique. C’est un phénomène inévitable et naturel, chaque culture cherchant naturellement à reproduire ce qu’elle connaît ou ce dont elle a l’habitude.  D’où le devoir permanent de ne pas oublier que l’interdisciplinarité est nécessaire pour appréhender toute la richesse et pour ne négliger aucune des promesses de cette nouvelle façon de concevoir la santé et le bien-être humain.

La médecine des 4P a bel et bien « 4P », il ne faut pas l’oublier.  Si les trois premiers « P » («prédictif », « préventif » et  « personnalisée ») ont une relation inévitable avec les gènes, la dimension « participative », elle, signifie surtout une remise en question du modèle d’autorité patriarcal sur lequel repose le classique rapport médical occidental : le médecin sait tout, il donne les ordres, le patient attend et obéit. Le monde médical contemporain, comme par hasard, se révèle beaucoup moins enclin à parler de ce 4e « P », car tout un monde de pouvoirs ancrés s’écroule avec lui… —Rappelons brièvement que sur cette conception biomédicale autoritaire de la santé, berceaux du biopouvoir au sens où l’entend Michel Foucault, repose aussi beaucoup de rapports de force Nord/Sud.— Malgré tout, la volonté de s’ouvrir à une médecine plus « partipative » croit inexorablement tant l’efficacité thérapeutique d’une relation moins asymétrique et plus collaborante avec le patient est en train d’être reconnue partout. Quoi qu’il en soit, la tentation occidentale de ne prendre de la médecine personnalisée que ce qui ne menace en rien l’ordre établi, soit sa portion médecine de « précision génétique », est nécessairement grande et d’autant plus tentante qu’elle est inconsciente. On peut ainsi avoir le beurre et l’argent du beurre : l’impression d’être ouvert et à la fine point de la technologie… mais en même temps conserver jalousement toutes les hiérarchies et les pouvoirs dont ont jouit en tant qu’autorité biomédicale…

La médecine «préventive », elle, se révèle très proche du paradigme et des luttes de santé publique. Beaucoup de chercheurs de ce dernier secteur ont lutté d’arrache-pied pour que les puissances biomédicales occidentales cessent de réfléchir invariablement la santé dans le « curatif» et dans « la médecine de choc », pour penser en termes de « prévention » et d’approches « plus douces ». Passer du réflexe ancré de « lutte réflexe contre la maladie et pour le maintien de la vie » vers de nouvelles philosophies de la promotion et du maintien de la santé est révolutionnaire, car cela bouleverse les réflexes historiques ancrés sur lesquels reposent les megastructures de la santé. Réduire inconsciemment le « préventif » au prédictif génomique est une tentation difficile à refuser : cela signifie, à la racine, donner autant de crédit aux connaissances émergentes de santé publiques qu’à celles du puissant secteur biomédical.  La santé est aujourd’hui un secteur d’action humaine où se concentrent les plus importants pouvoirs de nos sociétés. Comme Foucault le premier le faisait remarquer, le pouvoir de vie ou de mort est doucement passé, dans les faits, des autorités souveraines ou étatiques vers les autorités médicales. Les décisions qui s’y prennent conditionnent parmi les plus importants mouvements de capitaux du monde.

Bref, si la médecine personnalisée est, comme on le dit souvent,  véritablement la médecine du futur (ce qui se discute, car elle ne dépasse pas l’ancienne, mais suppose l’ouverture à autre chose que la seule suprématie biomédicale occidentale et que ses stratégies économico-pharmacothérapeutiques discutables), alors c’est parce qu’elle ose questionner l’actuel monopole du pouvoir de décider des questions de santé et parce qu’elle sait que la conservation jalouse de ce monopole subordonne trop souvent l’intérêt général à sa propre reproduction.

 

Ce contenu a été mis à jour le 12 juillet 2017 à 13 h 06 min.